Voilà bien l'embarras qui touche les cinq protagonistes de ce court roman : retrouver
la tombe du tisserand au milieu du dédale que représente le cimetère de Cloon na Morav.
En effet, le tisserand vient de mourir. Il était le dernier à avoir le privilège de pouvoir être enterré dans le cimetière des anciens. Mais s'il connaissait ce lieu sur le bout de ses doigts
décharnés, il n'a pas pensé à transmettre son savoir.
On a donc appelé les deux plus vieux du village à la rescousse, en espérant qu'ils sauraient, tombe après tombe, remonter dans les souvenirs des processions qu'ils ont suivies, et retrouver la
sépulture des tisserands.
Les deux vieillards, oubliés de tous, y voient l'occasion de revenir un peu à la vie, le temps d'une journée, le temps d'un dernier enterrement. Enfin servir à quelque chose, avant qu'ils soient
eux-mêmes appelés à rejoindre leurs frères de terre et d'os, même s'ils n'en savent manifestement pas long sur la tombe en question.
La dispute peut commencer entre ces deux hommes d'honneur, tétus et gentiment cruels, qui ne plaisantent ni avec les traditions, ni avec les fantômes, suivis de près par les fossoyeurs, frères
jumeaux aux regards aussi différents que le fond de leur coeur, et d'un peu plus loin par la jeune veuve, quatrième épouse inutile, discrète et angoissée, qui sait ce qu'elle est venue chercher,
mais qui ne se doute pas une minute de ce qu'elle trouvera au bord du trou.
Le décor est planté, les personnages sont en place, la fable s'ouvre au crépuscule d'une vie, à l'aube d'un temps nouveau.
Et quelle fable ! Une écriture simple, précise, où se mélangent humour, tendresse, angoisse, et poésie. C'est un petit bout de la condition humaine qui flâne dans les allées de cet
étrange lieu sous la plume amusée de son auteur.
Quelle riche idée d'avoir traduit cet écrivain de la fin du 19ème pour la première fois en français ! D'autant plus que l'édition est de très belle facture, accompagnée d'une série de
gravures de Frédéric Coché.
En espérant que les éditions Attila nous permettrons de découvrir d'autres merveilles de cet auteur !
Seumas O'Kelly, La tombe du tisserand, Editions Attila
Le fiancé de Julia Schlick a disparu depuis déjà trois ans lorsqu'elle se fait
elle-même enlever en plein Paris. Elle se retrouve à des milliers de kilomètres de là, reçue avec grâce et attention par un étrange personnage qui va lui révéler des secrets inimaginables
concernant son amour.
Décidée à découvrir la vérité et à revoir l'homme de sa vie, elle part sur ses traces, à la poursuite d'une étrange armée amazone sauvage et sanguinaire.
De rencontres en aventures, la voici aux pieds de Fort-Haggar, mystérieuse forteresse abritant ennemis et amis, bourreaux et victimes.
L'ultime combat n'est peut-être pas celui qu'elle croit, car plusieurs personnages semblent avoir de multiples identités et la vérité est bien difficile à déceler.
Quel sera donc le sort de la douce Julia au milieu de ce nid de vipères invisibles ? tin tin tin ... on se le demande ...
La Muse n'a pas grand chose à ajouter. Celui qu'on croit qu'il est serait en fait très différent, mais non heureusement, c'est l'autre qui est très différent et méchant et du coup celui
qu'on croit qu'il est est bien celui qu'il est, par un revirement de situation qu'on croirait pas qu'il est mais qu'on attend quand même depuis la première page.
Un roman plutôt insipide, assez invraisemblable, où l'ennui rôde plus que la peur.
Stéphane Héaume, La nuit de Fort-Haggar, Editions du Seuil
On retrouvera avec bonheur le style concis et ironique d’Irène Némirovsky
dans ce recueil de 12 nouvelles. Qu’elles racontent une mère et sa fille dans un duo d’amertume, ou la vanité d’un auteur flattée par une fine calculatrice, le sort des protagonistes de chacune
des histoires est portée par une écriture qui en quelques phrases, épingle à merveille les émotions humaines, leurs satellites de manigances et les conséquences qui en découlent.
La force des textes courts réside dans l’essentiel atteint dès les premiers mots, tout en ménageant un déroulé de l’histoire qui tient le lecteur attentif jusqu’à la dernière page.
Le dernier texte, Les vierges, introduit une femme dévastée par la passion qui ne tolère pas la pitié de celles qui l’ont recueillie et distille avec beaucoup de sincérité la force d’une vie
amoureuse passée et consumée. C’est le dernier texte publié de son vivant.
Irène Némirovsky dans le classicisme de son écriture et l’attention donnée à ses personnages, touche à des univers très différents avec un soin dans l’observation et une restitution des
sentiments exprimés, absolument délectables.
Un régal de lecture…
Irène Nemirovsky, Les vierges et autres nouvelles, Editions Denoël
Du même auteur : Le bal
Helen est une jeune fille de 18 ans hospitalisée pour l’opération d’une fissure anale. Depuis son lit d’hôpital, elle « fait le tour » de sa
région génito-anale et de toutes ses prouesses sexuelles en se remémorant comment elle s’en sert pour son plaisir et comment elle aime goûter les sécrétions en tout genre de son anatomie, voire
de celle d’autrui. Cela va des petits vers de peaux qu’elle grignote, à son extraordinaire passion pour le sperme, en passant par la sodomie qu’elle pratique de bon cœur, tout en se parfumant
derrière les oreilles de ses humeurs vaginales et en offrant à son sexe ce qu’il y a de meilleur en matière d’amant visionnaire. Helen nous décrit sa souffrance après l’intervention chirurgicale,
tout en nous régalant donc de ses rapports sexuels et de ses matières fécales le tout saupoudré de quelques visions terribles de sa mère et de son petit frère cherchant à s’anéantir en ouvrant le
gaz. Ah ! le fameux duo plaisir et souffrance ! Ce livre a été traduit dans plus de 27 pays et suscite parait-il un vrai débat. L’auteure de 30 ans dont c’est le premier roman, positionnerait cet
ouvrage comme un nouvel opus féministe qui dans un langage accessible, tordrait le coup à l’image hygiéniste et idéale de la femme. Peut-être que le « débat » est intéressant, peut-être qu’une
autre Virginie Despentes va remuer un peu la littérature et ses poncifs sociétaux, peut-être qu’il est bon de découvrir des auteurs contemporains qui s’expriment dans un roman différent et nous
offrent une possibilité de comprendre de nouveaux modes de vie. A vrai dire, on s’emmerde ferme dans ce livre, et le mot est choisi. Certes, il y a un ton, de l’humour, mais quel rabâchage !
J’avoue que passées les 100 premières pages, j’ai parcouru vite fait les dernières… Car malgré une volonté assez lisible de choquer le lecteur, il n’y a absolument aucun fond et l’étalage de
crudités n’en fait qu’un menu bon marché, répétitif et ennuyeux. La fin, digne d’un film de Walt Disney, Hélène part avec son infirmier vivre une histoire d’amour, remet vite en place la
provocante narratrice qui finira avec un herpès ou au pire une mycose (ce qui la décevrait surement) à force de s’essuyer sur la cuvette des toilettes publiques. Pas de quoi en faire une thèse…
Reste l’engouement que provoque ce roman partout où l’auteure donne des lectures et qui tendrait à prouver que le stade annal dans l’écriture, est bien difficile à dépasser.
Charlotte Roche, Zones humides, Editions Anabet
A la question : « qu’être un père ? » 7 auteurs ont écrit des textes courts sur leur expérience de la paternité et ont dévoilé avec beaucoup de
sincérité, les temps forts de leur expérience.
L’idée est intéressante déjà par son thème.
On se souvient du très beau recueil de textes de mères « naissances » dans lequel des auteures livraient leurs émotions et sentiments, décrivant de façon très « charnelle » le lien les unissant à
leur enfant, les souvenirs de leurs naissances et la manière dont elles sont devenues mères grâce à eux.
Ces pères dévoilent à leur tour dans un contexte propre à chacune de leurs histoires de vie, les liens qui les unissent à leur (s) enfant (s). Il n’est question que d’amour, mais l’intérêt de ce
recueil réside dans le fait qu’on retrouve dans chaque « langue » une personnalité de père. Autant de pères que d’individus bien sûr et leur parole est importante. Loin des stéréotypes du chef de
famille, ces pères s’autorisent les débordements de sensibilité et sont le reflet du changement, de l’évolution de la société et de la place occupée auprès des enfants par les hommes. Olivier
Adam, Patrick Besson, Jean-Yves Cendrey, Philippe Claudel, Thierry Consigny, Philippe Delerm, Boualem Sansal ne dissocient jamais les mères de leurs récits, même si leurs réflexions sont très
intimes. Et c’est bien cette intimité dévoilée qui est touchante.
La Muse à adoré le texte de Philippe Claudel, qui lui a tiré les larmes d’un bout à l’autre des mots, ainsi que celui de Patrick Besson plus pudique et très drôle.
Etre père, disent-ils, Editions de l'Iconoclaste
Un couple de retraités vient s’installer dans une résidence sécurisée pour
séniors dans le sud de la France, espérant trouver le beau temps et la compagnie tranquille de leurs contemporains.
Premiers arrivés dans ce « parking » promettant le bonheur serein auquel on peut prétendre à la fin d’une vie, Martial et Odette sont seuls avec un gardien silencieux et rigide.
Pelouses tondues au carré, piscine, portail d’entrée, maisonnette aménagée avec un confort rigoureux, ils s’ennuient et espèrent une vie sociale sympathique. Les nouveaux arrivants vont combler
leurs attentes d’apéritifs dinatoires et de papotages polis.
Jusqu’à ce que le dérapage inévitable arrive, matérialisé par une paranoïa qui se développe au fur et à mesure des confidences.
L’animatrice de la résidence fume des pétards à la file, un camp de gens du voyage à proximité échauffe les esprits méfiants, le pétard de Maxime attise l’imagination de Martial, Marlène parle à
son fils décédé et une femme seule ce n’est pas très normal dans ce lieu.
Tout ce petit monde voudrait bien vivre le rêve et le bonheur dans un paquet cadeau enrubanné, mais ce sera une toute autre aventure qui les attend.
Le récit penche inévitablement vers le drame avec un humour noir des plus délectables !
L’ironie est parfois tendre, la logique du récit juste et le suspens garanti.
On sourit à cette fable maligne et parfois pathétique.
Ces retraités qui rêvent d’un monde aseptisé et dégagé de toute menace, qui veulent couler des jours paisibles dans un paradis de pacotille ont emporté avec eux leurs blessures, leurs fantasmes
et leurs mensonges. Humains trompés par la grande braderie de la béatitude, et qui se réveilleront sous le regard de la lune au beau milieu d’un pugilat jubilatoire pour le lecteur!
Drôle et caustique.
Pascal Garnier, Lune captive dans un oeil mort, Editions Zulma
Trois
personnages vivent une journée à la frontière de la mort. Marie G, avorteuse qui attend d’être guillotinée, Lucie L, femme avortée dont le ventre se tord et Henry D, bourreau de l’état,
vidé de sa substance humaine par ces actes successifs.
Le maillon qui les relie s’étend sur vingt quatre heures, de l’aube à l’aube suivante.
De chacune des vies, Valentine Goby extrait le motif et entraîne le lecteur dans une plongée en abîme, à la frontière d’un jour redoutable.
Les sentiments éprouvés sont d’une force brutale. On sait la fin du livre. On traverse la vie des personnages pour sillonner leur passé à la recherche d’une forme de cohésion avec le présent.
Tout est de chair, de sang, de peur dans ce livre. L’écriture est forte, violente, douloureuse et aucune précaution n’est prise avec le lecteur.
L’auteur raconte, incise, fouille, nous rappelle la puissance du corps et décrit les faits avec une précision de chirurgien.
Que la robe de bure de condamnée frotte et écorche la peau de Marie, que le regard d’Henry soit perdu pour le monde des vivants ou que Lucie se torde dans sa douleur, on s’attache à respirer les
quelques souffles de vies qui les relient encore à nous.
On ferme le livre, pantelant, avec un malaise qui hérisse le cœur.
Un livre à l’écriture sauvagement belle qui parle de la mort au plus près d’une réalité crue et inévitable, à travers trois destins encore vivants, explorés jusqu’à
l’âme.
Valentine Goby, Qui touche à mon corps je le tue, Editions Gallimard
Extrait ici - premières pages du roman
Nell est une Irlandaise qui vit dans un appartement clair et cossu à Paris.
Œnologue réputée, elle a construit sa vie autour de son métier dans une indépendance feutrée et rassurante, tolérant son amant Henri dans une organisation au millimètre.
Sa fille unique, Ali et sa petite fille Grace, vivent en Irlande sur cette terre de naissance, dans la maison d’Agnès, la mère aujourd’hui décédée de Nell . Elle leur porte un amour
inconditionnel qui va la pousser à retourner dans ce pays la nuit où leur voisin bienveillant va prévenir Nell que quelque chose de grave se passe et qu’elle doit rapidement venir.
On découvre petit à petit que les attaches mère et fille sont loin d’être simples, et c’est avec beaucoup de diplomatie que Nell va essayer de comprendre ce qui arrive à Ali, tout en bravant ses
propres fantômes.
Les évènements découvrent des personnages qui doivent tous retrouver leur mémoire pour mieux vivre le présent, accepter leurs défaillances, leurs bagages invisibles et apprendre à se souvenir de
leurs liens ou à s’en défaire.
On suit leur évolution dans un roman captivant, qui dissèque avec beaucoup de clairvoyance les rapports filiaux et les deuils qu’une vie demande. On accompagne chacun des protagonistes dans leurs
égarements et leurs luttes. On regarde le ciel d’Irlande gonflé de pluie en espérant un soleil salvateur, on est captivé par ces pierres de mémoire qui forment les histoires d’un roman magnifique
et qui relient doucement le passé et le présent pour les réconcilier, comme le petit Poucet semait ses cailloux pour retrouver son chemin.
Ce qui est vraiment remarquable c’est que se sont les situations toutes parfaitement décrites et amenées, qui révèlent la force des sentiments tout au long de la narration.
Kate O’Riordan écrit comme on respire, au plus près de la vie, au plus près de la vérité, au plus près des émotions, au plus près d’une fiction aventureuse et humaine très
touchante.
Kate O'Riordan, Pierres de mémoires, Editions Joelle Losfeld
Du même auteur : Le garçon dans la lune
Publié dans : Romans
2
-
Recommander
Mattia est un jeune homme surdoué, qui concentre toute sa souffrance sur l'étude des mathématiques, paliatif inexorable à la
vie et à son lot de douleurs existentielles.
Alice, qu'il a rencontrée au lycée, partage avec lui de premières années handicapées par un évènement malheureux marquant à jamais son corps et son être.
Ils se voient, se côtoient, s'apprivoisent l'un l'autre, sont seuls et ensemble tout de même un peu. Ne serait-ce qu'un peu. Pas trop loin, même si s'approcher reste une impossibilité intrinsèque
à leur condition.
Mattia et Alice grandissent, font chacun leur chemin, proches et lointains à la fois. Ensembles et séparés. Comme les nombres premiers que Mattia affectionne tant. Ces nombres différents,
solitaires au milieu de la foule des autres, "normaux". Certains de ces nombres possèdent pourtant un "jumeau", dont ils restent proches, comme pour se tenir chaud.
Ce premier roman d'un jeune auteur italien, étudiant en physique théorique, est en train de remporter un beau succès en France, après avoir raflé le prix Strega 2008 (équivalent du
Goncourt en Italie). Et il faut dire qu'il a de quoi surprendre et toucher. Le lecteur y suit ces deux vies avec émotion. Elles se déploient tout en retenue, s'accrochent l'une à l'autre, se
défont, se retrouvent, tout en restant dans une certaine forme d'incommunicabilité. Un joli roman sur deux êtres un peu différents, ou juste uniques, comme nous le sommes tous.
Paolo Giordano, La solitude des nombres premiers, Editions Seuil, 330 pages
Il y a bien longtemps que personne n'est monté au plateau. Aucun
troupeau n'y est allé paître, et le refuge est resté vide plusieurs décennies. Aucun berger n'a franchi les montagnes au-delà des limites raisonnables. Personne depuis la terreur qui s'était
abattue il y a de cela bien des vies, sur la dernière équipe, sur le dernier troupeau.
La tension est donc particulièrement intense au village, lorsque son jeune maire décide d'accepter la proposition d'un cousin d'organiser à nouveau des transhumances.
Les jeunes sont enthousiastes. Enfin du travail. Enfin des salaires. Enfin de l'aventure.
Les vieux sont partagés. Certains circonspects. D'autres déjà terrorisés. Aucun n'a oublié comme la montagne a fait payer le naïf orgeuil des hommes.
Ils sont finalement six à se porter volontaire. Six hommes qui partent, fiers et heureux, avec tout de même une petite part d'appréhension coincée à un bout de l'âme.
Mais il semblerait que l'endroit ne soit pas aussi acceuillant qu'il en a l'air. Certains prétendent entendre d'étranges bruits la nuit. Il se pourrait bien que le papier trempé dans l'eau bénite
de St Martin soit un véritable talisman pour Barthélémy. En tous les cas les autres s'en moquent moins depuis que les bêtes paraissent fragilisées par une étrange maladie.
Peut-être que la montagne n'a pas encore donné toute la mesure de sa cruauté, ou que les hommes n'ont pas réalisé à quel point la peur elle-même pouvait se révéler le pire des dangers.
Dans une écriture très poétique, relevée et envoûtante, Charles-Ferdinand Ramuz fait monter la tension à son paroxysme en quelques pages, jouant de sa facilité à décrire les
situations, les hommes et leurs états d'âme, et surtout les caprices de Dame Nature.
Charles-Ferdinand Ramuz, La grande peur dans la montagne, Editions Grasset, 170 pages
Publié dans : Romans
0
-
Recommander
Derniers Commentaires