A l’ombre de ses années passées, François-Elie Corentin, peintre du XVIIIème siècle en fin de carrière, n’imaginait probablement pas la visite qu’il
recevrait en cette nuit du 15 nivôse de l’An II.
« Tu sais peindre les dieux et les héros, citoyen peintre ? C’est une assemblée de héros que nous te demandons. Peins-les comme des dieux ou des monstres, ou même comme des hommes, si le cœur
t’en dit. Peins Le Grand Comité de l’an II. Le Comité de salut public. Fais-en ce que tu veux : des saints, des tyrans, des larrons, des princes. Mais mets-les tous ensemble, en bonne séance
fraternelle, comme des frères » lui dit l’homme venu le chercher pour lui passer cette étrange commande.
Voilà donc le vieux Corentin rattrapé par l’Histoire. Il peindra les onze du comité du salut public, les Carnot, Prieur, Robespierre, Saint-Just etc. Le sacre des hommes et celui du sang. Il
peindra ce qui n’a jamais et ne sera plus jamais représenté. Le sacré fait homme. Celui que toute représentation ne peut que trahir. Et il le fera dans le plus grand secret. Pour qui ? Pourquoi
?
Au bout de l’Histoire quelques fils seulement s’entremêlent par-dessus nos vies. C’est si fragile l’Histoire. Son cours est si capricieux parfois.
Dans une langue parfaitement maîtrisée, Pierre Michon se passionne pour une œuvre et son histoire, pour l’Histoire et pour les êtres qui la font et ceux qui l’accompagnent. Pour ce
peintre et sa jeunesse, son chef d’œuvre et ses doutes. Pour ces hommes puissants qui œuvrent pour la première fois au nom du peuple, et font comme s’ils maîtrisaient leur destin. Pour tout ce
qui dépasse ces vies studieuses, méticuleusement accrochées à la vie, comme de bons élèves, à leurs devoirs. Pour qui ? Pourquoi ? On ne sait trop finalement, et quelque chose d’essentiel manque
pour emporter totalement le lecteur. Un livre d’érudit, intéressant et intelligent, mais qui trop vite s’arrête à la simple évocation de l’érudition.
Pierre Michon, Les Onze, Editions Verdier, 135 pages
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